Pas de leçon à donner

Moi aussi j'en chie

"Tu as de la chance !" "Tu es courageuse" "C'est génial ce que tu fais avec ton fils!" 

 Cela fait un moment que j'ai envie d'écrire sur la réalité de nos vies, des vies fantasmées, des vies réelles, des vies vécues, des vies inspirantes. A notre époque, où la quête de sens, la recherche du beau et les réseaux sociaux sont omniprésents, on a voulu faire passer le quotidien pour une aventure glamour, une balade pour une échappée bucolique, la détresse pour une mélancolie poétique.

Je suis la première à chercher et donner du sens à ma vie, aimer la beauté du monde qui m'entoure et avoir envie de la partager à travers des photos sur mon compte Instagram, mettre des mots sur le papier pour décrire mes états d'âme.

Il me semblait important de vous le dire : "Moi aussi j'en chie !" 

J'ai envie de partager cela avec tous (genre les millions de lecteurs ahahahaha), car nous sommes tous confrontés à nos ombres, nos difficultés, nos douleurs et nos choix peu importe ce qu'en disent les titres, les photos et les belles annonces.

Cette image de Xena la guerrière que je projette au monde ou que le monde projette sur moi ne reflète pas la complexité ni de ma vie ni de ma personnalité. Il est vrai que je me bats. Pour des idées, pour des choix de vie, pour la justice, pour ceux que j'aime.

Professionnellement, j'avais l'image d'une personne sûre d'elle, qui n'a pas eu peur de tout plaquer pour se mettre à son compte et redémarrer de (presque) 0. 

Alors certes, je ne vais pas minimiser la dose de courage et de volonté qu'il m'a fallu pour quitter le confort illusoire d'une vie salariée, bien rémunérée et reconnue par la société. Mais ce que les gens ne voient pas sur une photo LinkedIn et la création de sa propre structure ce sont les doutes, la peur, les questions qui tournent dans la tête. 

Personne n'a de réponses ni de certitudes. La seule différence entre celui qui agit et les autres, c'est une foi, une folie mesurée, celle qui fait dire qu'à un moment donné il est temps de se lancer dans le vide (de préférence avec un filet).

Cette liberté gagnée, cet alignement avec moi-même a un coût. Celui de la solitude et de la responsabilité illimitée. 

C'est sans aucun regret que je partage cela, mais pour faire prendre conscience que les "success stories" ont leur lot de stress, de difficultés, d'échecs et d'erreurs. Montrer le visage de celui qui a réussi est un gage d'espoir d'inspiration. 

N'oublions pas que sur ce visage il y a eu des cernes, des larmes, des froncements de sourcils à répétition avant de voir s'y épanouir un grand sourire.

Il y a un autre registre ou l'on vit de grands moments de solitudes : celui de la parentalité. 

J'ai envie de rendre hommage à tous mes amis parents, en couples ou isolés, qui prennent ce rôle à cœur et à corps et traversent les moments de doute, fatigue, remise en question, culpabilité avec la volonté commune de faire de leur mieux.

L'autre jour, mon fils s'est tourné vers moi et il m'a dit "Ce serait pratique d'avoir 3 bras ! Un pour manger, l'autre pour jouer et le dernier pour écrire.

Cette version moderne de Shiva décrite par un petit garçon de 6 ans en plein repas était en fait la représentation de sa maman au quotidien. Une maman qui est capable de simultanément préparer à manger, découper des ailes de papillon en papier, répondre à un appel et noter un rendez vous sur le calendrier. Cette même personne qui s'est déjà levée 3 fois depuis le début du repas pour anticiper la suite de la journée, jetant un œil à son téléphone au passage (pas bien !), et qui culpabilise de l'avoir fait parce que le repas est un moment de partage et qu'elle veut être présente et à l'écoute pour son fils.

Alors certes, je m'éclate dans mon rôle de maman, j'aime mon fils et il me fait évoluer vers une meilleure version de moi-même chaque jour. 

Mais élever seule un enfant, assumer une logistique, répondre à ses questions, le rassurer, organiser sa vie autour de son équilibre, c'est aussi :

- répéter 10 fois de ne pas courir après le chat et finir par crier avant de culpabiliser d'avoir levé la voix

- rester calme face à la crise quotidienne pour ne pas prendre sa douche et mettre toute la douche à dénouer la boule qui s'est créée dans son ventre 

- faire le deuil de sa vie de marmotte et s'inquiéter de sa fatigue à lui uniquement 

- essuyer ses larmes lorsqu'il a souffert de la cruauté d'autres enfants et garder les nôtres pour notre douche 

- essayer de maintenir une décoration cohérente dans un salon envahi de feutres, feuilles, dinosaures, plumes, petites voitures et doudous que l'on remonte inlassablement dans sa chambre avant de les retrouver au même endroit 24h plus tard

- recevoir patiemment tous les conseils, reproches, requêtes et recommandations des proches, enseignants, psychologues sur son éducation et le rôle que l'on joue. "Ah bon ? C'est important ?" "Ah bon ? Antoine a du mal à gérer ses émotions ?" "Ah bon ? Ce serait mieux qu'il ne mange pas à la cantine ?"

C'est devenir psychologue, pédiatre, magicienne, mère au foyer, médiatrice, chef de projet, conteuse d'histoire, moine Chao lin

C'est attendre le weekend de garde chez son père comme le messie et finalement réaliser qu'il nous manque déjà 1 h après son départ.

La solitude dans son entreprise, la solitude dans un rôle de mère, mais aussi la solitude face aux décisions importantes que l'on doit ou que l'on a du prendre.

La ou certains voient de la chance, moi je vois des choix difficiles, de grands sauts vers l'inconnu dans lesquels on entraine ses proches en essayant de se convaincre qu'on a pris la meilleure décision. 

La chance je l'ai provoquée, j'ai donné des coups de ciseaux là où le tissu s'effilochait et je couds une vie qui me ressemble avec des fils d'optimisme, de passion et d'amour tous les jours.

Ceux qui me connaissent savent que je suis une femme d'action... et de décision ! J'ai vécu la majeure partie de ma vie à pleins tubes « action, réaction ! ». Jusqu'au jour ou j'ai réalisé que bien souvent l'action c'est comme le signal du début d'une scène à jouer sur un plateau de cinéma. On agit, on s'agite, pour avoir le sentiment d'exister, d'agir dans la matière. Et on met tant d'énergie à bousculer tout cet air pour avoir le sentiment d'avancer, qu'on finit par s'épuiser et s'éloigner un peu plus de soi à chaque fois.

Prendre des décisions est donc devenu un processus long et solitaire au cours duquel j'ai commencé à écouter mon intuition et la différencier du mental ; oui ce mental là, celui qui est là pour nous protéger et nous empêcher de quitter ce qu'il considère être "une zone de confort" bordée de croyances limitantes et de peurs.

A nouveau, de l'extérieur, on peut saluer cette capacité à aller de l'avant et faire des choix importants. Mais c'est sans compter avec le chemin sinueux, douloureux, les insomnies, les changements d'avis, le besoin inassouvi de connaître la réponse (donnez moi une boule de cristal et on en parle plus !). 

A chaque fois que j'ai décidé, j'ai dû regarder mes peurs en face, réaliser qu'elles n'ont que la valeur que je leur procure et les dépasser. 

Voilà où nous en sommes...

De beaux moments, une vie que j'apprécie à sa juste valeur, pleine de gratitude pour ma bonne santé, l'amour de mes proches, la liberté de douter, de choisir, de se tromper. Confiante en l'avenir parce que j'ai les ressources pour faire face aux difficultés qui se présenteront sur le chemin.  

Je veux bien être un mélange de Xena et Shiva mais j'ai surtout réalisé que j'étais fière de moi, de ce que j'avais réalisé seule, de ce chemin parcouru. Une femme qui fait de son mieux et navigue dans un monde incertain au même titre que les autres.

Il est bon parfois de le (se) reconnaître, de montrer cette vulnérabilité qui est aussi une force : celle d'être humain. 

© 2020 Donneuse de Leçon
Optimisé par Webnode
Créez votre site web gratuitement ! Ce site internet a été réalisé avec Webnode. Créez le votre gratuitement aujourd'hui ! Commencer